Accident de personne

Je dédie ce texte à mon cousin, qui a décidé il y a presque cinq ans de terminer sa vie sous un train.

Si différents, si éloignés et pourtant si proches.

Cher cousin,

Te voici dans le néant, où tu erres depuis cinq ans. Tu n’es plus, car tu l’as voulu. Ta vie était sans doute devenue vide, absurde, pleine de rien et avec plus rien de bon. Faute de formation, tiraillé à ce que j’ai entendu entre une mère totalement laxiste et un père trop rigide, depuis tout petits, on m’a dit que tu faisais des bêtise, encore des bêtises, toujours des bêtises.

Je t’ai vu pour la dernière fois lorsque nous enterrions notre grand-père. Tu avais encore dix ans à vivre et étais déjà un peu désespéré. Je ne sais pas si tu avais déjà les maux de dos dont tu te plaignais sur internet et j’imagine que tu calmais déjà ta douleur de vivre par ces herbes relaxantes que notre société condamne, au profit de substances plus puissantes délivrées sur ordonnance.

Nous discutions de ce que nous étions devenus et tu étais malheureux de ne pas avoir de vraie formation et de te contenter de petits boulots. Pour toi quelque chose clochait dans ta vie, qui ne répondait pas aux injonctions qu’on nous impose. Et pourtant, qu’y a-t-il de mal à travailler comme monteur d’échafaudages pour des festivals ? A ta mesure, tu contribuais au bonheur de nombreux festivaliers et ton rôle était sans doute aussi important – bien que largement moins valorisé – que les personnes qui s’amusaient sur la scène.

De mon côté, je ne t’enviais pas vraiment. J’avais coché les cases, fait ce qu’on me demandait et bien bossé à l’école, mais mon job que je disais « intéressant » était loin d’être passionnant. Oui, hier ou aujourd’hui, on peut trouver de l’intérêt dans mes activités. Un instant furtif, avant de remplir des formulaires avec du texte abscons qui donnera illusion que le risque est bien maîtrisé. On peut aussi douter de l’utilité sociale de mes activités. Mais que faire d’autre, quand on est bien payé à parasiter la société ?

Mon cher cousin, tu n’y es pas allé par quatre chemins et tu t’es courageusement jeté sous le train. En dépit de tout. De ta propre souffrance qui certes brève a dû être intense, du traumatisme infligé aux témoins et à ceux qui seront venu rechercher ta pauvre dépouille que j’imagine atrocement défigurée. Mais surtout en dépit la souffrance infligée à tes parents : ta mère qui a violemment pris du poids depuis et ton père qui n’es plus. Ta mère, que j’avais connue toujours maigre et que j’ai revue d’un coup en surpoids. Et je m’interroge : la disparition de ton père était-elle liée à la tienne ?

Et pourtant, je te comprends. Je ne pourrais pas le faire et je trouve que c’est un horrible gâchis, tout d’abord pour toi-même. Ta vie aurait pu t’offrir un tournant positif : tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

Je continue l’article après deux ans d’abandon. Il y a donc maintenant sept ans que tu as abruptement mis fin à ta vie. Au moment de la rédaction, ta disparition me travaillait beaucoup. D’une part, j’étais dans une mauvaise passe de ma vie, avec mon couple qui s’enlisait. Et d’autre part, je me disais que nous aurions pu ou dû faire quelque chose. Prendre au sérieux tes messages désespérés sur les réseaux sociaux. Mais en 2019, c’était encore assez courant d’utiliser ces plateformes comme exutoire et y déverser sa haine pour aller mieux.

Si hier je n’ai pas fait ce choix, c’est peut-être un peu grâce à toi. Tu étais à ma connaissance le premier de la famille à l’expérimenter et j’en ai observé les conséquences. En conséquence, j’ai exclu cette option et préféré changer brutalement ma vie, en n’hésitant pas à choquer. Aujourd’hui, après avoir mis fin à ma relation avec ma précédente compagne en dépit d’une maison et d’un enfant commun, puis m’être marié et sur le point d’avoir un nouvel enfant, ma vie s’est clairement améliorée. De plus, si dans le processus mes parents étaient choqués, il ne l’ont pas exprimé et surtout, ils vont encore tous les deux très bien. Quant à mon fils, il est content d’avoir deux maisons.

Rétrospectivement, j’aurais aimé pouvoir te montrer une alternative, l’infinité des possibles, te redonner de l’espoir, mais tu n’es plus. J’espère que, où que tu te trouves, tu aies retrouvé ce qu’il te manquait ici bas.

Adieu!


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